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Saint Martin du Fresne
un patrimoine industriel laissé à l'abandon
C'est
en 1864 que Monsieur Joachim Moinat, propriétaire du Café
du Paradis à Nantua (dont l'enseigne existe toujours au n° 58
de la rue du Docteur Mercier) eut l'idée d'exploiter la glace du
lac de Sylans pour rafraîchir les boissons de ses clients. Le site
convient parfaitement grâce à un climat rigoureux et un faible
taux d'ensoleillement. De plus l'eau du lac est pure et calme, et produit
une glace limpide prête à la consommation.
Il y fit construire une première maisonnette en bois. Puis en 1875,
un second bâtiment en bois est édifié : il est constitué
de murs à double paroi comblée par un mètre de sciure
pour assurer une meilleure isolation.
Aux débuts de l'exploitation, il s'agit d'un travail artisanal qu'accomplissent les cultivateurs des régions montagneuses environnantes : Le Poizat et Charix. Le périmètre de livraison est restreint car les blocs de glace sont enfermés dans des doubles cadres de bois isolés avec de la paille et acheminés par des voitures à chevaux.
Entre
1882, date à laquelle les bâtiments sont reliés au réseau
de chemin de fer La Cluse/Bellegarde, et 1885 lorsque l'affaire est rachetée
par la Société des Glacières de Paris, l'exploitation
devient industrielle.
Plusieurs constructions en bois (logements, bureaux, cantine, écurie
à chevaux et ateliers de réparation) voient le jour. Ils sont
vite remplacés entre 1890 et 1910 par des bâtiments en pierre.
La
salle de stockage est recouverte en 1905 d'une dalle de béton armé
(encore en place actuellement) qui fit sensation à l'époque
par son caractère novateur. Les expéditions se font alors
vers des contrées plus lointaines : Lyon, Genève, Paris, Marseille,
Toulon, Alger. Les wagons sont accrochés aux wagons de voyageurs
pour assurer une livraison rapide. La glace est couverte d'une toile de
jute, de 20 cm de paille fraîche et d'une bâche. Les pertes
étaient relativement faibles par rapport aux moyens mis en uvre
: sur 10 tonnes expédiées, 8 arrivaient à Paris. Ce
sont 20 à 30 wagons de 10 tonnes chacun qui quittaient les bords
du lac quotidiennement durant l'été.
De
1895 à 1914, les hivers très rigoureux assurent une récolte
abondante ; le lac reste glacé du début décembre à
fin mars. En 1910, l'électricité produite par le captage de
la source du Ruisselet remplace l'éclairage à la lampe à
pétrole et permet l'installation de petits moteurs d'atelier. Jusqu'en
1914, les 5 bâtiments des glacières connaissent des agrandissements
successifs et sont
sans cesse modernisés.
Durant la guerre de 1914-1918, elles fonctionnent au ralenti, les hommes
étant partis au front. La dernière récolte normale
eut lieu en 1917 puis ce fut le déclin.
En 1924, la Société des Glacières de Paris revend le
matériel et remet aux communes des Neyrolles et du Poizat les terrains
et les bâtiments attribués pour une durée de 50 ans,
le bail étant arrivé à terme. Les matériaux
sont alors revendus à des particuliers. Cette cessation d'activité
correspond à la naissance du réfrigérateur. Le lac
de Sylans était aussi connu pour son patinage sur glace et accueillit
des concours nationaux réputés.
technique
et vie des glacières
A
l'origine un canal de 8 m de large sur toute la longueur du lac, soit 2
km, fut aménagé à la surface de l'eau. Il servait à
acheminer les blocs de glace de 4 m de large sur 10 à 15 m de long
à l'aide de perches vers les bâtiments. Là ils étaient
découpés en tranches de 1,2 m et emportés par des dragues
(grues de chargement) actionnées par une locomotive à vapeur
sur des tapis roulants dans la salle de stockage. Pour couper la glace du
lac, les ouvriers utilisaient soit des bêches ou des " berces
"(sorte de bêche à dents plates) pour la casser quand
elle n'était pas trop épaisse, soit des scies "passe
partout".
Les bâtiments en pierre mesuraient 150 m de long et 12 m sous plafond.
Leur capacité de stockage était de 40 000 tonnes.
La récolte était possible à partir d'une épaisseur de 15 cm (elle pouvait atteindre 40 cm). Un drapeau était alors hissé sur le toit du plus haut bâtiment pour signaler aux cultivateurs des environs que le travail pouvait commencer. C'est sous une température de -20 ° c que les quelque 150 ouvriers (jusqu'à 300 en 1879) manuvraient la glace du lever du jour à la tombée de la nuit, 7 jours sur 7. Une seule pause d'une heure leur était accordée pour la collation. Ils devaient encore marcher 1 heure pour rejoindre leur foyer le soir au Poizat. Leur salaire n'excédait pas les 30 à 50 centimes de l'heure, loin de compenser le travail pénible et long qu'ils réalisaient.
aujourd'hui
Ce
qui reste de nos jours de ce remarquable patrimoine ne sont que des ruines
: pans de mur, quelques poutres, dalle en béton armé progressivement
grignotées par une végétation abondante. Le site est
accessible à pied par l'extrémité ouest du lac, mais
il est imprudent et dangereux de s'aventurer trop près de ces pierres
qui menacent de tomber.
Quel dommage !
Textes
: Nathalie QUESNEY - L'Echo Bugeysien
Photos : Philippe AUBERT